Des phares et des hommes

L’existence des gardiens de phare pouvait parfois être terrifiante. Ces derniers, lorsqu-ils se trouvaient isolés en pleine mer, pouvaient être contraints de vivre en reclus pendant plusieurs semaines. Il est arrivé par exemple au cours de tempêtes mémorables, comme à Kéréon en Bretagne, que certains d'entre eux soient restés plus de trente jours, faute de pouvoir être relevés, se rationnant au maximum pour survivre. Pourtant chaque nuit la lanterne s’allumait et le devoir était assumé contre vents et marées !

D'ailleurs, on parlait volontiers des gardiens comme des seuls hommes à connaître sur terre l’enfer et le paradis, puisqu'ils suivaient tous une évolution de carrière plus ou moins programmée commençant par le pire et finissant par le meilleur. A la lumière de cette expérience, ces serviteurs courageux de la lumière aimaient à distinguer deux sortes de phares :

Les enfers : Ceux construits en pleine mer, offrant les pires conditions comme les phares bretons d’Ar-Men ou de « la Vieille » dont l’isolement et l’exposition directe à la violence des éléments marins  en faisaient des lieux redoutables, dangereux et momenta- nément inaccessibles

Les purgatoire, entre les deux, désignaient dans l'esprit des gardiens les phares situés sur les îles, moins dangereusement exposés à la violence des tempêtes, mais néanmoins soumis à l’isolement de par leur situation séparée du continent.

Les paradis: Ceux construits sur l littoral du continent, sur des sites protégés des assauts  de la mer, comme par exemple les idylliques phares de la côte d’Azur – du cap d’Antibes et du cap Ferrat.

Les phares restent donc le symbole d’une vaine lutte de l’homme contre la nature. A ce propos Léonce Reynaud, architecte et ingénieur lyonnais qui avait supervisé la construction de nombreux phares français,  avait dit peu de temps avant sa mort et juste avant l’inauguration du phare d’Ar Men en 1881: "Il faut  se rendre à l'évidence on ne gagne jamais contre la mer". Il estimait qu’il serait miraculeux de voir le phare tenir un siècle. Pourtant 127 ans plus tard, le phare breton aura résisté à des milliers de tempêtes, à des ouragans dont celui de 1987, à un grave incendie en 1923 et à l’occupation allemande.