Les phares du Touquet : mémoire régionale

Les registres des gardiens de phare, source de révélations

Dans sa recherche sur la vie des anciens gardiens des phares, Edouard Champion s’est attardé  à consulter les fameux registres obligatoires que les visiteurs devaient remplir scrupuleusement. Dans le même livret, à la lecture du premier registre officiel des phares tenu sur la période de 1851 à 1880, il souligne notamment « la parfaite tenue des volumes témoignant de l’esprit de corps de cette intéressante corporation qui tient toujours à l’honneur de remplir son devoir jusque dans les plus petits détails ». Il relève la rigueur de l’obligation de signature des registres appliquée à chaque visiteur dans le commentaire de l'un d'eux qu'il qualifie de « bon républicain ». Ce dernier en effet avait écrit le 3 août 1861, en tant que chauffeur du baron de Rosemberg, que les barons n'étaient pas plus dispensés que les autres d’indiquer leur adresse. Il se réjouissait de constater que devant la règle toutes les classes étaient logées à la même enseigne. Par ailleurs l’unanimité des commentaires des visiteurs à l’égard « de la perfection du service » et la remarque de l’un d’entre eux sur « la propreté excessive des phares » témoignent encore de cette rigueur légendaire des anciens gardiens.

Les ancjiens phares isolés au coeur des dunes de la pointe du Touquet
Les anciens phares isolés au coeur des dunes

Isolement 

Edouard Champion observe également dans son analyse que « l’espacement des dates des visites témoignent de l’isolement des lieux ». Malgré cet isolement local et l’absence totale de voies carrossables dans les dunes, les témoignages restent nombreux dans les registres.

 

Les registres des phares, image de la société de l'époque

Les identités déclinées par les visiteurs transforment avec le temps les registres officiels en témoins du monde de l’époque, pour finalement constituer une mémoire régionale. On y assiste en effet au défilé des « premiers visiteurs britanniques dès 1851 », des marins d’outre-Manche. On y retrouve les traces des visiteurs de la région côtière et du proche arrière- pays, de Boulogne à Berck, en passant par Camiers, Etaples et Stella, jusqu’à Montreuil et ses environs, avec les patronymes régionaux que nous retrouvons dans les générations d’aujourd’hui. La déclinaison des professions et des activités livrent une représentation du tissu social et de l’organisation de la société de l’époque, avec la succession des habitants de la région, des artisans, en passant par les fermiers, jusqu’aux professeurs, aux artistes et aux intellectuels de l’époque. Les strates politiques de la république y sont  également représentées, avec le défilé des maires des environs, des préfets et des députés. On y découvre « les observations des fondateurs et pères de la future cité du Touquet, telles que celles de  Raymond Lens auquel on doit le tracé de Paris-Plage et qui venait aux phares à cette époque au titre de conducteur des Ponts et Chaussées pour inspection professionnelle ». Enfin, pour l’anecdote, notons la succession des domestiques d’Alphonse Daloz, venus aux phares à leurs heures de repos, qui inspire à Edouard Champion la déduction que le père de notre station avait quelque peu du mal à conserver son personnel de maison !

 

Des phares prédateurs de l'histoire des hommes

Le registre est infaillible et il a de redoutable son exigence du détail et de la précision. Impitoyable, il s’approprie l’identité complète du visiteur en échange de son admission et finalement les phares, tel un oiseau de proie, ont des yeux infaillibles qui ciblent et capturent le destin des hommes et règnent en maître sur toute une contrée. Et le conseil que l’on aurait pu donner à l’époque à celui qui avait des choses à cacher, eut été de se tenir bien à l’écart de ces phares consommateurs de l’histoire des hommes.